Le CNFG décide la création de la

Commission " Géographie de la Société de l'Information "

et en confie la présidence à Emmanuel Eveno

 

Lors de sa séance du 22 novembre 1997, le Comité National Français de Géographie a décidé: " Le Conseil à l'unanimité a approuvé la création ou le renouvellement des Commissions de géographie urbaine (Jean Robert), de géographie de la population (Joël Pailhé), de la géographie de la société de l'information (Emmanuel Eveno) ". Cette commission ancrera donc dans la durée le Groupe de Travail puis la Commission de " Géographie de la communication et des télécommunications " présidés successivement par Christian Verlaque (1981-1988) et Henry Bakis (1988-1997) - qui a proposé au CNFG la candidature d'Emmanuel Eveno et le maintien d'une commission sur ce champ.

La Revue Netcom a le plaisir de féliciter le nouveau président et de présenter à ses lecteurs le texte fondateur de cette commission renouvelée.

 

Pour une géographie de la Société d'Information [1]

par Emmanuel Eveno [2]

Netcom volumes Retour

L'option choisie pour cette présentation consiste à exposer succinctement quelques-unes des problématiques sur lesquelles la Géographie française a commencé à travaillé depuis ces dernières années; celles que nous envisageons de constituer en programmes de recherche pour les années à venir (Partie I) et les axes d'une politique que la Commission compte mener en matière de promotion de ces problématiques dans l'enseignement de la Géographie (Partie II). Cette proposition est redevable de nombreux débats entre géographes. Elle s'est nourrie des travaux de la Commission du CNG " Géographie des Communications et des Télécommuni-cation ", ainsi que de ceux de la Commission " Réseaux de communication et de télécommunications " de l'Union Géographique Internationale. Elle a été enrichie par de nombreuses consultations auprès de collègues français et étrangers.

De ce point de vue, notre proposition est dans la continuité des efforts menés depuis des années par quelques géographes français pour faire émerger ces problématiques dans le corpus disciplinaire. La Commission du CNG continuera à s'appuyer sur la revue NETCOM et sur un partenariat étroit avec la Commission de l'UGI. Mais cette proposition se distingue aussi de cet héritage dans la mesure où nous souhaitons mettre l'accent sur des programmes de recherche et approfondir des questions spécifiques plutôt que de nous efforcer à couvrir l'ensemble des problématiques dans le champ disciplinaire de la géographie. Ce choix nous permettra de soutenir et d'organiser un programme sélectif de manifestations scientifiques : Séminaires, Colloques... En outre, et c'est là un axe que nous souhaitons fortement privilégier, ce programme pourra orienter des choix pédagogiques.

Les équipes structurantes seront:
- le GRESOC (Groupe de Recherche Economie, Espace, Société, Communication), Equipe d'accueil de l'université de Toulouse-le Mirail;
- le CIEU (Centre Interdisciplinaire d'Etudes Urbaines), UPRES A du CNRS à l'université de Toulouse-le Mirail;
- l'UMR ESPACE (qui regroupe des équipes situées à l'Université de Montpellier -GEMS-INTRETRANS-; d'Avignon; de Nice et d'Aix -Marseille).

 

 

Introduction

Depuis quelques années maintenant, plusieurs géographes français ainsi que des représentants d'autres disciplines des sciences sociales essayent de baliser ce que nous pourrions appeler des chantiers de recherche sur la question de la société de l'information. La cohérence de l'ensemble des chantiers et leurs aptitudes à structurer un programme de recherche reste à consolider mais de nombreuses pistes ont été ouvertes, notoirement par Henry Bakis, au travers d'une production scientifique impressionnante.

Les rapports annuels du travail de la Commission " Géographie des Communications et des Télécommuni-cations " du CNG présidée par Christian Verlaque puis par Henry Bakis apparaissent comme les principaux jalons d'une sensibilité croissante de la discipline géographique à l'égard de ces systèmes techniques. Dès son article paru en 1980 dans les Annales de Géographie (n° 496), Henry Bakis s'efforçait de définir des " Eléments pour une géographie des télécommunications ". Sa thèse de doctorat accordera une large place à la genèse de la question des communications à distance dans l'oeuvre des géographes français et étrangers, ce qui lui permettra de faire quelques hypothèses sur les raisons de l'intérêt hiératique de la géographie vis à vis de ces questions. En 1985, Christian Verlaque, fondateur avec Henry Bakis et premier Président de la Commission du CNG " Géographie des Communications et des Télécommunications ", expose, dans son article " Pour une géographie de la communication ", un véritable manifeste plaidant pour une reconnaissance institu-tionnelle de cette spécialité au sein de la discipline.

Avec la création d'une Commission spécifique par l'Union Géographique Internationale lors du XXVIème Congrès d'août 1988, cette institutionnalisation progresse sensiblement. Elle reste toutefois fragile, d'autant que le champ de réflexion a attiré, y compris sur l'analyse de la spatialisation des processus, bien d'autres disciplines telles que la sociologie, l'économie, l'anthropologie, la science politique et surtout les sciences de la communication. Le titre d'un ouvrage (" Les Territoires de la communication ", paru aux PUG en 1994) d'une spécialiste reconnue des sciences de la communication, Isabelle Pailliart, illustre bien ce propos.

Henry Bakis dans le rapport 1995 des activités de la Commission, livre l'orientation principale. Elle consiste à " contribuer à l'essor d'une géographie des télécommunications et des systèmes d'information, qui constituent l'un des leviers de l'aménagement du territoire (désenclaver les territoires, améliorer les performances économiques, et permettre par diverses formes de téléactivités, une connexion inédite entre le niveau local et le niveau global) ". On pourrait qualifier ce discours de discours militant, il convient de convaincre ses pairs ainsi que les partenaires traditionnels de la géographie, de l'intérêt de ces questions, d'oeuvrer pour qu'elles soient prises en compte dans l'enseignement supérieur voire secondaire... Pour autant, il ne s'agit pas de créer une nouvelle " branche " de la géographie, qui prendrait place à côté de la géographie urbaine, de la géographie des populations, de celle du commerce, de l'Industrie... Cette géographie va en effet s'intéresser à l'ensemble des questions traditionnelles de la discipline, transcender les divisions et se poser en " méta-branche ". Le nombre et la diversité des Séminaires, des Colloques et des productions scientifiques des membres de la Commission indiquent clairement qu'il s'agit d'intervenir sur tous les fronts. La coopération avec d'autres Commissions et groupes de travail est un moyen privilégié dont sont significatives des manifestations telles que le colloque d'Issy-Les-Moulineaux (1993) qui s'est fait en collaboration avec le Comité de géographie politique de l'Association Internationale de Science Politique ou encore le Colloque de Palma de Majorque (1997) " Geospace and Cyberspace " qui a été co-organisé par l'UMR Espace et l'Université de Palma.

 

 

Partie I - LES AXES PRIORITAIRES
Axe I - Epistemologie d'une géographie de l'information et de la communication

1-Géographie et Techniques d'Information et de Communication

En quoi la géographie est-elle concernée par le développement des TICs?

 

1. 1 - Positions du problème/définition de l'objet

Dans les années soixante/soixante-dix, l'idée que les sociétés développées entrent dans une période de transition commence à prendre de l'importance dans les débats scientifiques, notamment aux Etats-Unis. Les thèses de futurologues et prospectivistes, de Porat à Toffler comme celles d'équipes de recherche réputées telles que celles du M.I.T. à Cambridge (Mass) ou de Stanford (Californie) convergent en ce sens. Considérée comme l'un des grands creusets de la modernité contemporaine, la communication s'affiche alors comme l'un des vecteurs essentiels de ce que d'aucuns appellerons la "révolution postindustrielle". Dès cette époque, la communication intéresse de nombreux champs disciplinaires. Des sociologues, des linguistes, des psychosociologues, puis des philosophes, des politologues... s'interrogent sur la remise en question de notions telles que l'espace public, l'espace social, l'espace culturel, l'espace domestique, l'espace mental et psychologique... D'emblée, la question de l'espace apparaît au centre des débats. Ainsi, les travaux de l'école de Palo Alto seront fondateurs d'une nouvelle façon d'appréhender l'espace (travaux de P. Watzlawick, E. Hall). Pourtant, la géographie restera globalement sur la réserve, comme si l'espace géographique demeurait le dernier rempart à l'influence de ces techniques.

Grâce à la géographie des représentations, l'analyse des repères spatiaux avait certes fondamentalement évolué, mais la question de la communication à distance venait brouiller les modèles d'analyse. L'impact de cette communication à distance sur les processus cognitifs relatifs aux questions des distances et espaces posait des problèmes difficiles à résoudre d'un point de vue à la fois théorique et méthodologique.

Cette réticence disciplinaire s'est donc concentré assez durablement sur une dimension critique qui consistait à mettre en évidence des éléments de résistance voire d'opposition face à certaines thèses "déterritorialisantes". Ainsi, le "village global" de Marshall MacLuhan ne parvint guère à convaincre les géographes pour qui cette intrusion d'un spécialiste de la communication sur un terrain familier, celui du village, n'avait guère de pertinence. L'étude des rapports subtils entre sociétés et territoires apportait plus que des nuances à des positions dénoncées comme globalisantes et réductrices. Pour Henry Bakis, cette réserve disciplinaire pourrait provenir d'une difficulté à saisir des phénomènes dénués de matérialité et de réelles lisibilités territoriales. Les flux intéressent les géographes dans leur matérialité : échanges commerciaux, flux de masses financières, mouvements de populations... Les échanges d'idées, les échanges intellectuels, émotionnels, le marché de l'information et de la communication (l'économie territoriale des grands médias par exemple), le rôle des grandes infrastructures de communication (téléphone, "inforoutes" ...) laissent le géographe d'autant plus perplexe qu'il est relativement désarmé.

Cependant, dès lors que ces questions occupent une place de plus en plus importante dans l'analyse de l'évolution des sociétés et des rapports entre celles-ci et les différentes dimensions de l'espace, il y avait pour la géographie un risque évident à persévérer dans son attitude défensive et critique. D'autant que l'affirmation d'une nouvelle discipline, les "sciences de l'information et de la communication" s'accompagnait par un regain d'intérêt vis à vis des questions territoriales : la question des "barrières à la communication" par exemple retrouvait ainsi dans une certaine mesure, la problématique des frontières, des obstacles naturels...

Ces éléments d'appréciation semblent avoir une telle importance dans l'histoire récente de notre discipline que la communication à distance se présente désormais comme un enjeu non pas uniquement d'enrichissement, de diversification thématique, mais, à certains égards, comme un enjeu de renouvellement, de revivification. Cette nouvelle sensibilité semble déjà bien assimilée dans la mesure où elle est évoquée de façon itérative dans la géographie académique et institutionnelle. C'était déjà le cas en 1970, alors que Pierre George écrivait dans son QSJ consacré aux "méthodes de la géographie" : "Au titre de la géographie de la circulation commerciale s'inscrit la géographie des communications, au sens des communications de l'information, de la publicité, de la pensée". Mais cet auteur convenait aussi que le thème avait été largement négligé par la discipline. Depuis les années quatre-vingts, de nombreux manuels et précis universitaires tentent de remédier à cette négligence, des Commissions de travail au CNG et à l'Union Géographique Internationale ont été dédiée à ces thématiques tandis que, sous la plume d'Olivier Dollfus, le tome I de la dernière en date des "Géographie Universelle" y consacre plusieurs chapitres.

Mais, si l'on constate bien une réelle et progressive sensibilisation de la géographie aux problématiques de l'information et de la communication, on constate aussi des remises en cause des anciennes méthodes, des interrogations sur les concepts, des emprunts à d'autres disciplines.

 

1.2 - Orientations de recherches

Ce qui nous intéresse ici et ce qui constituera une orientation de nos travaux est la façon dont une discipline des sciences sociales, la géographie, est amenée à reconsidérer ses schémas d'analyse scalaires et temporels face à l'intrusion de plus en plus massive et influente des techniques d'information et de communication. En quoi les méthodes de la géographie permettent-elles une approche critique des processus qui accompagnent le développement des techniques d'information et de communication ? Quels sont les concepts qui permettent de saisir ces processus et de les incorporer dans la réflexion géographique ? Ces processus ont-ils une influence sur l'évolution de la pensée géographique ?

 

2 - La problématique de la distance

2.1 - Positions du problème/définition de l'objet

Quand on attribue aux Techniques d'Information et de Communication le pouvoir d'annihiler l'espace et d'abolir les distances, on oublie bien souvent au passage que l'espace dont il s'agit est une production sociale. Notre géographie du cyberespace est aux antipodes de cette conception a-spatiale qui réduit l'espace à une "teckné" idéale et invivable, parce que ce serait ravaler cette discipline au rang du "Catoblepas", cet animal mythique de l'Antiquité grecque qui se marchait sur la tête. Non que notre position soit de défendre une approche disciplinaire a priori et contre vents et marées. Si la distance venait à se diluer totalement dans l'espace des réseaux, ce serait sans doute une raison valable et suffisante pour oublier la géographie et l'ensemble des problématiques qui, dans les disciplines des sciences sociales, intègrent cette notion de distance. Si même on pouvait concevoir que ce qui se passe sur Internet et les systèmes contemporains d'information et de communication à distance portaient dans leurs dynamiques une telle disparition, la géographie s'en trouverait réduite, dans l'attente de sa mort annoncée, à un exercice de style, du genre de celui de Georges Pérec dans "La disparition". Sans espace et sans distance, comme sans la lettre "e" bannie par Pérec, il n'y aurait plus qu'à occuper l'espace tout en observant sa raréfaction.. Elle pourrait sans doute survivre un temps en se complaisant, dans la tradition idiographique qui la caractérise mais la fragilise aussi, à simplement énoncer des exceptions, des particularismes et singularités. Elle ne saurait opposer durablement de résistances à la globalisation, uniformisation, standar-disation des sociétés dans leur espace. Ce serait une triste perspective mais, après tout, qui attristerait surtout les géographes et quelques autres disciplines comme la sociologie pour lesquels l'espace et la distance ont des sens profonds et subtils.

Le danger n'est pas en fait celui-là. Il serait plutôt de ne pas prendre position dans le débat. La géographie et les sciences sociales dans leur ensemble ont suffisamment d'arguments valables pour contester ces processus qui, bien réels dans certaines perspectives, ne sauraient prévaloir dans l'ensemble et se poser en loi générale.

La géographie catoblepas ou exercice de style n'est qu'un nouvel avatar de l'idéologie technologique de l'information et de la communication. La géographie du cyberespace n'a pas à décrire les modalités de fonctionnement de ce qui serait un espace virtuel, rythmé par le temps machine, peuplé par des ectoplasmes ou de purs esprits. Cette géographie s'attribue plutôt la mission de voir en quoi cet espace " cybernétisé " se confronte aux autres catégories d'espaces (vécus, perçus ou représentés) qui ne sont pas réductibles à l'espace dévoré par les machines parce qu'ils s'inscrivent dans des temps et des distances sociales. Cette géographie s'interroge sur les façons dont les Tics s'intègrent dans les rapports socio-territoriaux, dans les formes de territorialité des organisations politiques ou économiques. Les "cybernautes" et autres manipulateurs de réseaux ne sont pas des ectoplasmes et les robots qui peuplent les réseaux ont bien été produits en un lieu et en un temps. Le "cyberespace" d'Internet n'est pas un espace global, non seulement par sa taille (le web n'est pas le monde) mais aussi par le fait qu'il est porteur de nombreux codes, symboles et fantasmes d'une société et d'un territoire, les Etats-Unis.

Orientations - L'information et la communication qu'il s'agit d'aborder dans ce chantier de recherche sont des ressources et des actions humaines, frappées de contingences et intelligibles dans leurs contextes, ce sont des productions sociales. La géographie du cyberespace est donc une description de l'espace informatio-communicationnel ins-trumentalisés pas des sociétés, une narration problématisée de la maîtrise de la distance.

Il conviendra donc d'accumuler des analyses à différentes échelles de la relation entre territoires et cyberespace.

 

AXE II - LA SOCIÉTÉ ET LES TICS  LES POLITIQUES TECHNOLOGIQUES D'INFORMATION ET DE COMMUNICATION ET LA QUESTION DE LA SOCIÉTÉ DE L'INFORMATION

 

1 - Une mutation de nos sociétés ?

L'irruption des TICS dans les sociétés développées est assez classiquement considérée comme la conséquence d'une mutation profonde de ces sociétés, comme la conséquence logique d'un progrès technique qui parviendrait là à un nouveau stade et qui diffuserait de façon assez rapide dans la société. De ce point de vue, on convient assez souvent de parler de "mutation". Ce qui serait nouveau, serait alors la rencontre d'un processus d'évolution technique avec un contexte social, politique, économique favorables. Dans ces conditions, la technique serait censée apporter de nouvelles solutions à des problèmes sociaux, économiques, d'aménagement du territoire...etc.

De ce point de vue, ce processus d'évolution technologique devient un enjeu politique. Tant que ces techniques d'information et de communication restaient dans les laboratoires et dans le monde industriel sans engager de grands bouleversements économiques, sociaux... elles n'étaient qu'un enjeu industriel, à la rigueur un objet politique mais elles n'étaient guère un enjeu. Par contre, dés lors que ces techniques deviennent des outils pour intervenir sur le corps social, pour réguler la vie économique... elles deviennent clairement un enjeu politique, elles supposent établie une vision claire de l'usage de ces outils.

Le fait que ces Techniques d'Information et de Communication soient devenues des enjeux politiques se manifeste désormais de différentes façons: notamment par la multiplication des plans, rapports officiels, débats et des projets relatifs aux "autoroutes de l'information", à "Internet"....

Cependant, ce processus n'est pas aussi nouveau qu'il y paraît. Ce qui est nouveau par contre, c'est la place que lui attribuent les médias et le fait que les TICS deviennent peu à peu des objets de consommation courante, porteurs de distinction sociale (le fait de téléphoner avec un téléphone mobile dans un espace public n'est pas totalement innocent, le design s'est emparé de ces objets, de nombreuses revues de vulgarisation leur sont consacrés...), significatifs d'un niveau de développement, d'une culture technique et "moderne" (progressiste?)...

Par contre, ce qui est moins nouveau, c'est la place que leur attribuent les pouvoirs publics, donc le Politique. Ce processus est en fait amorcé dés le début des années 70. Il ne fait que se confirmer et s'affirmer dans le courant des années 90. Dés lors, c'est moins d'une mutation que de la poursuite d'une évolution qu'il s'agit. En outre, une technique n'est jamais capable de déclencher une mutation sociale ou économique. C'est plutôt l'inverse qui se produit. C'est à dire que c'est plutôt un contexte social, culturel, politique, économique qui rend possible la diffusion d'une innovation technique. Ce n'est qu'à ce prix qu'une technique devient innovation, c'est à partir du moment où elle devient pertinente vis à vis d'un contexte donné et qui lui donne tout son sens.

 

1.1. - L'évolution technologique et les enjeux de société

L'évolution technique que nous connaissons actuellement dans le champ des TICs représente une accélération des évolutions entamées dès le XIXème siècle. Elle repose en fait sur un principe assez simple dans son énoncé mais très complexe dans sa mise en oeuvre. Il s'agit de la convergence de trois techniques qui avaient jusqu'alors évolué sur des orientations et des principes différents: l'informatique, inventée en 1946 aux Etats-Unis; la télécommunication, inventée en 1876 aux Etats-Unis; l'audiovisuel.

A la base de cette convergence il faut considérer trois tendances :
- avec la numérisation du signal, se produit une uniformisation de la technologie de base. Désormais, les trois techniques vont utiliser le même langage, ce qui va permettre de les "mélanger" et rendra possible le concept de "multimédia".
- le développement de réseaux pouvant transporter plusieurs informations: voix, données, images et images animées. Sur un même support technique, on peut désormais acheminer de la téléphonie, de la téléinformatique, de la radio, de la télévision...
- l'extension de l'interactivité, autrement dit, de la possibilité de communiquer dans le double sens comme le permettait surtout le téléphone. On peut donc imaginer que le téléspectateur puisse dans le futur intervenir sur l'émission de programme, voire sur le programme lui-même. Des expériences ont déjà été tentées (FR 3 a ainsi élaboré un programme dit "interactif" où les téléspectateur choisissent entre plusieurs orientations d'un scénario en votant par Minitel) ou sont en cours à des échelles ambitieuses (Orlando aux Etats-Unis par exemple).

Pour de nombreux observateurs et déjà de nombreuses entreprises, ces TICS ouvrent d'immenses perspectives. Une part appréciable de l'activité économique, sociale (relationnelle), administrative, de loisirs... repose déjà sur l'information et la communication. L'évolution en cours pourrait représenter l'industrialisation d'une ressource qui, pendant longtemps, n'avait pas de valeur intrinsèque, l'information et la communication. Ces nouvelles technologies permettent dans certains cas d'accroître les capacités de circulation d'information de plus en plus diversifiées, complexes, utiles. Dés lors, la question se pose du rôle de ces technologies dans nos sociétés : sont-elles la clé d'une nouvelle croissance économique et industrielle (ce que préconisaient les experts de Stanford dans leur rapport au Club de Rome "Halte à la croissance", en 1973), les instruments d'un aménagement du territoire rénové, d'une démocratie plus active... Sont-elles, au contraire, un phénomène de mode, un "miroir aux alouettes". La pérennité des débats comme l'ampleur des programmes en cours semblent l'infirmer. Sont-elles un instrument de nouvelles inégalités, de nouvelles contraintes, générateurs de nouveaux coûts...? C'est là, à l'évidence, au Politique et à l'expression démocratique qu'il convient de trancher. Ces techniques peuvent être employées dans un sens comme dans un autre et c'est bien à la société, à travers ses différentes composantes, qu'il revient d'édicter des normes d'utilisation, des principes de distribution, d'accès...

Il est de plus en plus clair et avéré que les possibilités d'utilisation de ces technologies sont protéiformes. Elles peuvent remplacer des transports physiques dans de nombreux cas, elles peuvent les rationaliser (le téléphone a déjà jouer grandement ce rôle dans les déplacements urbains à travers la prise systématique de rendez-vous en préalable à un déplacement), dans d'autres cas, elles peuvent accroître la puissance des centres de production économique, elles peuvent aussi permettre, sous certaines conditions, une meilleure redistribution de la croissance économique sur le territoire... Elles interviennent dans la vie culturelle et de loisir (le succès de la télévision, critiquable ou non en est la parfaite démonstration, de même que les jeux vidéo, électronique...), dans la formation et l'accès au savoir...

Le problème consiste à anticiper, à planifier l'installation de ces technologies dans nos sociétés. Tout le monde désormais a entendu parler d'Internet, ce réseau des réseaux planétaires sur lequel des individus d'un genre nouveau "les Internautes" ou "Net surfers" ou encore (parfois) "hackers" (qui sont en quelque sorte les pirates des réseaux) naissent sur le Web (toile d'araignée des machines qui sont reliées entre elles par des réseaux de téléinformatique et qui constituent l'ossature d'Internet).

Depuis ces dernières années, les débats ont acquis une ampleur étonnante. La mondialisation que permettent ces systèmes est certes une mondialisation essentiellement virtuelle. Représente-t-elle la fin d'un développement local ou une nouvelle façon de le penser?

Puisqu'il s'agit d'enjeux de sociétés, de développement de ces sociétés sur leurs territoires, de prospective, ces enjeux sollicitent très directement les politiques et les responsables publics.

 

2 - Les politiques technologiques

2. 1 - Positions du problème/définition de l'objet

La première préoccupation consiste à établir la chronologie de ces politiques technologiques. La deuxième à étudier leur évolution et à comparer entre les différentes politiques, les différents pays, les différentes cultures administratives, technologiques, marchandes...

Les hypothèses sont les suivantes. Depuis le premier mandat présidentiel de Bill Clinton et Al Gore aux Etats-Unis, le thème des " Information Highways " est très valorisé dans les débats politiques, tant au niveaux nationaux, régionaux qu'interna-tionaux. On peut donc étudier les différents programmes aux différentes échelles en considérant l'impact de la politique fédérale étatsunienne et de l'idéologie qu'elle sous-tend. On établira ainsi qu'il y a de très nombreuses et très fortes familiarités entre la très grande majorité de ces programmes.

Que peut-on en déduire ? Que les Etats-Unis soient la 1ère puissance économique mondiale et donc que les programmes de ce type aient une incidence mondiale n'est pas à démontrer. On le constate au travers des débats du G7, dans le cadre des accords du GATT de mai 1995, au moment où les Etats-Unis vont faire pression sur leurs partenaires pour que les télécommunications, jusqu'alors protégés de la concurrence mondiale (ou plus précisément étatsunienne !), soient " libéralisées ", et que les services de télécommunication soient considérés comme des services marchands " classiques ". On serait donc amené à considérer que les " Autoroutes de l'information ", vaste chantier fédéral étatsunien soient les vecteurs d'une libéralisation des marchés de service dans le monde, qu'ils soient les outils efficaces d'une mondialisation croissante des économies. On considère en effet très systématiquement que la mondialisation a partie liée avec la dynamique des " Autoroutes de l'Information ". On peut argumenter dans ce sens en mobilisant toute une série de constats : ces technologies se jouent des frontières nationales, elles interviennent dans la modernisation/ réorganisation de la gestion des entreprises, elles tendent à devenir des instruments de régulation économique et politique fondamentaux (système emblématique de cotation boursière mondiale en direct, réseaux de Davos, établi entre les grandes sociétés industrielles et de services et les Gouvernements -le Wellcome- ...)... elles constituent l'objet symbolique d'une nouvelle idéologie des politiques de développement (on a ainsi pu dire, cf Philippe Breton, qu'elles étaient une idéologie de substitution, face à la faillite de l'idéologie communiste et qu'elles apportaient un supplément d'âme à l'idéologie néo-libérale... à voire bien entendu !

Si l'on s'en tenait à ces explications, pour la géographie, le chantier ne serait guère exaltant dans la mesure où elle a du mal à intégrer dans son corpus les concepts de mondialisation, de standardisation des modes de vie, d'indifférenciation des territoires...En outre, ces tentatives d'explication paraissent réductrices. Nous avons donc opté pour une perspective différente, qui consiste à identifier, au-delà de l'influence du ou des modèles dominants en matière de politique technologique sur les " Autoroutes de l'Information ", ce en quoi chaque modèle est spécifique et prend sens dans un contexte, dans un " déjà là ". Cette perspective ne conteste pas l'intérêt de concepts tels que celui de la " mondialisa-tion ", simplement, ce n'est pas celui-ci qui oriente à lieu seul notre problématique.

Les indicateurs de spécificité ne sont pas toutefois très évidents. L'analyse comparative d'un matériau de référence : les programmes officiels de politique publiques, les rapports officiels... ne sont pas, loin s'en faut suffisants car, précisément, à ce niveau, l'influence d'un modèle, celui des Etats-Unis, est très prégnant. Il convient donc de resituer chacun des textes dans son contexte, voire dans son " intertexte ", dans son histoire, dans son sens. On voit alors se multiplier les singularités, les spécificités. Par exemple, le " N.I.I task force " est un pur produit de la technocratie fédérale, articulé sur un ensemble de discours de campagne électorale, qu'il prolonge mais transforme de façon très évidente. Le rapport Bangemann de la Commission européenne a été réalisé au terme d'un travail réunissant les technocrates et les grands industriels européens (la dimension " politique " y est beaucoup moins présente que dans le cas précédent) ; les rapports français, successivement de Gérard Théry, Thierry Milléo et Pierre Martin-Lalande s'inscrivent dans la tradition de l'étatisme interventionniste français ; le rapport norvégien est un produit de réflexion d'universitaires, les rapports japonais émanent du MITI et du Ministère des Postes et Télécommunications...

Dans les différents pays, les experts mobilisés sont d'origine différentes, les relais mobilisés dans le cadre des " consultations ", au sein de l'Administration publique ou des acteurs privés ne sont pas de même nature et les modes d'intervention, de conduite des politiques publiques divergent assez fondamentalement. Ainsi, aux Etats-Unis, les grands cadres du projet ayant été fixés par le politique puis par l'administration fédérale, il a été placé sous la surveillance de la F.C.C. Au-delà, le succès du projet repose sur la mobilisation des acteurs privés, le relais est censé être pris par les opérateurs régionaux de télécommunication, les câblo-opérateurs, toute une série d'acteurs économiques qui gèrent de façon pragmatique leur transition vers l'industrie des services en ligne, du multimédia... Dans certains secteurs, cette transition est aussi la conséquence de l'essoufflement, pour cause de fin de guerre froide, de toute une série de commandes et de marchés en lien avec la Défense (notamment le programme reaganien de " Guerre des Etoiles ") et donc la nécessité d'amortir des programmes de recherche dans la haute technologie sur les secteurs marchands. C'est ainsi que la Nasa, voire le Jet Propulsion Laboratory de Pasadena (Californie), au-delà de leurs politiques de colonisation marsienne, se sont également engouffré dans ce " nouveau marché " faute de crédits publics suffisants pour assurer la pérennité de leur structure et l'assouvissement de leurs missions intersidérales. Quoi qu'il en soit, les acteurs économiques sont moins incités par des commandes publiques ou des subventions que par des aménagements juridiques qui recomposent profondément les marchés et facilitant la concurrence entre plusieurs filières (informatique, télécommunication, industrie des programmes audiovisuels, des services en ligne...). En France, mais aussi au Japon, l'Etat, une fois que sa philosophie est élaborée, intervient plus directement, notamment en lançant des appels d'offres mais aussi, de plus en plus, en s'appuyant sur les collectivités locales.

 

2.2. Orientations des travaux

Le travail d'analyse n'est qu'à peine entamé. S'il devait s'achever un jour, il prendrait la forme d'une " Géographie universelle des politiques technologiques sur les Autoroutes de l'Information ". L'analyse des discours politiques et gouvernementaux constitue sans aucun doute un matériau intéressant. C'est un vaste chantier et qui intéresse le géographe dès lors que ce type de discours peut être considéré comme performatif, c'est-à-dire qu'il se traduit en actes, en aménagements. L'analyse du parcours qui conduit du discours à l'aménagement est en lui même un autre chantier d'envergure. Bien entendu, il s'agit là de pouvoir comparer différentes situations nationales ou régionales (celle de l'Union européenne notamment). Cet axe est d'ailleurs à relier au quatrième, organisé autour de la question du développement local et régional.

 

 

AXE III - LA VILLE ET LES TICS

L'hypothèse consiste à considérer la ville comme un milieu particulièrement adapté au déploiement des politiques publiques sur les TICs. Ce chantier se décompose en plusieurs thématiques qui ont été diversement explorées pour le moment.

Le programme de recherche comporte deux volets: un questionnement général sur la ville et les Techniques d'Information et de Communication" -TICs; une approche interdisciplinaire sur la question des pouvoirs urbains et de ses relations avec les TICs.

 

1 - Une problématique urbaine : Villes et TICs

D'un point de vue général, jusqu'à une époque récente, il existait relativement peu de travaux sur la communication et l'information dans la ville. Comme le signalait Pierre Merlin "La trace avait pourtant été fixée par l'ouvrage de Richard L. Meier" (A communication theory of urban growth, Cambridge, Mass., M.I.T. Press, 1962). L'approche fondamentalement originale de R.L. Meier ne fit guère école, pas davantage les travaux d'Allan Pred ou de Gunnar Törnqvist ainsi que le remarquait Paul Claval: "Les idées de ces chercheurs apparaissent encore à certains comme un peu en marge des préoccupations de notre discipline". Comme d'autres disciplines, la géographie apparaît en effet désarmée dans l'analyse des processus en jeux. Les sémiologues, les spécialistes de l'information communication, les sciences de l'ingénieur... pourront bien prendre accessoirement la ville pour cadre d'analyse, elles esquivent assez souvent la question du fonctionnement urbain, de sa régulation, de sa logique. Au Japon, les sociologues qui travaillaient sur les problèmes de la régulation de l'agglomération tokyoïte en relation avec les TICs montraient pourtant, dès 1975, l'intérêt d'une réflexion critique sur de tels objets. Ce n'est que depuis peu que les études urbaines, notamment en sociologie, renouent avec des travaux dont l'ambition est de décrypter les relations entre la ville et les TICs comme en témoignent les travaux de Manuel Castells: "The informational City" puis "Flows, networks and identities. A comparative theory of the informational society". Cette rencontre de deux questions "ville" et "TICs" est d'autant plus porteuse de nouvelles problématiques voire de nouvelles méthodes, que la définition de la ville posait de plus en plus de problèmes. Il est assez emblématique que, face à cette difficulté, on puisse attendre des innovations méthodologiques et conceptuelles de disciplines qui, pendant longtemps, ne s'étaient guère préoccupé du couple "Ville" et "TICs". Des ouvrages tels que celui de Louis-Jean Calvet, "Les voix dans la ville. Introduction à la sociolinguistique urbaine" ou de l'historien de l'Antiquité Guy Achard "La communication à Rome" sont de bons exemples de ce type d'analyse roborative et féconde. Ils contribuent, à côté des problématiques classiques de la sociologie et de la géographie urbaines, à faire émerger un corpus cohérent.

Sur ces questions, l'originalité de la démarche géographie est de puiser à plusieurs sources. Excepté quelques travaux pionniers, elle se construit tardivement, en fait, avec les années 80. Elle est significative de la situation de notre discipline, au "carrefour" de nombreuses sciences sociales. On peut considérer globalement que la démarche qui est celle de la géographie urbaine consiste à analyser la rencontre entre un milieu, l'urbain, et un outil aux propriétés complexes et symplectiques : les TICs. Les probléma-tiques géographiques qui permettent de tisser un lien scientifique fécond entre ces objets reflètent bien la pluralité des approches possibles. L'une des premières approches entre l'urbain, le développement urbain et les télécommunications est celle de Walter Christaller. D'emblée, avec lui, la notion de "réseau" apparaît comme l'une des clés conceptuelles. Cette approche est fondatrice mais passera à peu près inaperçue à l'époque où elle fut formulée. Par la suite, le concept de réseau en géographie donnera lieu à deux modes d'usages, l'un métaphorique, l'autre structurel.

L'usage de la métaphore et de l'analogie conduit à l'abstraction, à la modélisation, à une prise de distance objective et objectivante. Les métaphores, affirme Lucien Sfez sont "des îlots d'imaginaire, qui motivent la recherche et créent des zones d'attirance pour les concepts (...). Souvent empruntées à des disciplines proches ou lointaines, elles éclairent par réfraction le point dont elles semblent s'écarter". C'est sans doute là l'un des héritages les plus clairs des travaux de Christaller qui, pour décrire l'espace géographique prenait des détours objectifs. Ce type de géographie a eu de nombreux développements avec, pour la géographie françaises, des auteurs tels que Jean Labasse, dans les années cinquante, puis Denise Pumain, Thérèse Saint-Julien, Lydia Diappi, Lena Sanders... jusqu'à certaines travaux des géographes du GIP Reclus (dont le tome I de la Géographie universelle est pleinement siginificatif). Ces travaux font souvent référence aux débats et théories sur la "complexité" et rejoignent également certaines thèses développées par Henri Laborit, notamment par l'usage de métaphores organiques.

Une autre approche est celle qui considère l'espace urbain comme le noeud de réseaux multiples, jusqu'à définir l'urbain comme la sédimentation, la juxtaposition de réseaux. Il s'agit d'analyser via le concept de réseaux, des dispositifs territoriaux et des processus sociaux. La démarche qui est celle des urbanistes ou des spécialistes des infrastructures urbaines en réseaux rencontre la dimension TICs chez des auteurs tels que Gabriel Dupuy, Jean Laterasse, Michel Gensollen ou Nicolas Currien.

Via la question des réseaux sociaux, la question sociale opère un retour en force. Les TICs sont alors censées permettre une reproduction et une régulation du social dans un espace de plus en plus complexe. Se pose alors les questions de lien social, de citoyenneté, de démocratie locale, d'usages des TICs...

Partant de ces considérations, on peut concevoir que les TICs sont un outil, un levier de développement et de modernisation urbaine. Ou plutôt, que la modernisation de la société urbaine pourrait transiter par le développement des usages des TICs. Les analyses subtiles des télécommunications dans les relations complexes qui s'établissent dans l'environnement urbain telles qu'elles sont proposées par le géographes israëlien Aharon Kellerman confortent ces hypothèses. La question reste posée cependant des processus de régulation en jeu dans les sociétés urbaines des pays en voie de développement, largement dépourvus de moyens modernes de télécommunications. Les études sur le rôle des télécommunications dans les grandes agglomérations des pays du tiers monde sont encore trop peu nombreuses pour que l'on puisse se faire une idée précise des enjeux réels.

Sur ces questionnements s'en greffent d'autres qui s'attachent au rôle de deux types d'activité: économique et industrielle; publique. On est alors, avec ce "retour de l'acteur", dans une géographie assez différente de celle que nous évoquions au début. Parmi les géographes qui s'intéressent au développement des activités économiques dans l'espace urbain, les repères méthodologiques dépendent surtout de l'échelle sur laquelle se concentre l'analyse : micro (infra-entreprise), local, régional, national, international. Les télécommuni-cations sont alors perçues au travers d'une double dimension : c'est avant tout une activité économique et industrielle, appréciée par les méthodes classiques de la géographie-économique (origine, nombre d'employés de telle firme, aire de marché, modes de territorialisation, analyse des flux), c'est aussi une méta-activité, autrement dit une activité qui en induit d'autres, qui les catalyse et les multiplie et surtout qui provoque de nouvelles logiques de territorialisation ("délocalisation", "télé-travail"...).

Pour le géographe qui s'intéresse à l'acteur public, il s'agit d'analyser la façon dont l'acteur public utilise les télécommunications dans sa politique. Stephen Graham, chercheur britannique à Newcastle Upon Time, a fait une excellente synthèse des différentes modalités et des différents champs d'intervention des acteurs politiques urbains dans les télécommunications au Royaume-Uni : "Electronic Infrastructures and the City : Some Emerging Municipal Policy Roles in the UK".

Autre démarche, en partie à l'articulation des deux précédentes, les problématiques de l'Aménagement du territoire, de la géographie régionale, qui consacrent une partie de ses efforts à l'étude des effets des télécommunications dans la couture en l'urbain métropolitain et le régional: rural et semis urbain régional. Les enjeux de la délocalisation/relocalisation, de la métropolisation, des nouvelles polarités économiques sur le territoire et les moyens de réguler celles-ci sont les thèmes récurrents.

Enfin, à l'articulation entre la géographie et d'autres sciences sociales, on peut s'intéresser à la question des relations entre pouvoirs urbains et Techniques d'Information et de Communication. Cette question constituera la deuxième partie de ce programme.

 

2 - Pouvoirs urbains et Techniques d'Information et de Communication

2.1 - Définition de l'objet de recherche

A travers la question des pouvoirs urbains, ce sont les principes de production d'un pouvoir politique dont la ville est le théâtre d'action qu'il est question d'aborder. Les pouvoirs urbains sont considérés comme des structures organisationnelles soumises au changement technique. La sociologie des organisations, l'analyse stratégique, les problématiques du conflit dans l'organisation (impatronisation de groupes d'acteurs, rivalités, apparition de nouveaux pouvoirs et contre-pouvoirs...), la question de l'innovation dans l'organisation, les concepts de rationalisation, modernisation, régulation, etc. sont au coeur de notre démarche.

La transformation des pouvoirs urbains est appréhendée au travers de l'analyse des conditions de leur modernisation, principalement au travers des conditions de l'assimilation d'outils tels que l'informatique ou autres TICs. On s'intéresse notamment à la question de la constitution autour de ces nouveaux outils de "technostructures locales", comprises comme structures de pouvoir et enjeux de pouvoirs, structures de production de nouvelles compétences... La technique est-elle une caution, une justification des phénomènes abordés par tout un courant de la recherche étatsunienne qui voyait dans les processus en jeu une évolution vers l'administration scientifique des choses, confiée à des élites spécialisées, les "technélites" décrites par Jean-Pierre Gaudin dans "Technopolis"? En l'applicant au cas spécifique des pouvoirs urbains, on se situerait alors dans une problématique proche de celle explorée par Pierre Birnbaum dans "La fin du politique". Ces approches, qui enregistrent la faillite du politique au profit des techniciens peuvent être confrontées à un autre type de recherche, qui insiste sur les lieux de réinvestissement du politique. Ainsi, de nombreux auteurs (comme Jean Bouinot par exemple) ont signalé l'importance des politiques de gestion des ressources humaines comme axe de modernisation de la structure politico-administrative.

Notre hypothèse est que ces techniques sont des ressources et des enjeux de pouvoirs et que ces enjeux se manifestent dans le contexte de crise, de mutation, de modernisation urbaines. Dès lors, on comprend mieux que c'est là une hypothèse devenue classique dans la recherche urbaine aux Etats-Unis dès la fin des années cinquante et qui a connu de nombreux développements dans le courant de la décennie soixante.L'ouvrage de Aia Kaiman Lee se situe précisémment dans ce contexte : "Information is said to be the new currency of power (...). Information, therefore is one of the primary resources of urban governments. The effectivness of these organizations depends upon the efficient management, control and use of this resource, just as surely as it depends upon the management of men, money and materials.". L'étude des conditions d'intégration de l'informatique dans les appareils politico-administratifs des grandes villes devrait permettre de construire une analyse des types d'évolution des modes de gouvernement urbain. Avec l'analyse des enjeux de l'informatique des grandes villes, nous nous proposons de restituer l'épaisseur historique, administrative, politique et sociologique de l'engouement des pouvoirs urbains vis à vis des TICs. En effet, dans la plupart des grandes villes, le choix des administrations communale d'intervenir dans le domaine des TICs s'explique dans une bonne mesure par le patrimoine de compétences accumulées autour de l'informatique. Ainsi, aux Etats-Unis, les chercheurs du Crito (Center for Research on Information Technology and Organisations) à l'Université de Californie à Irvine ont bien montré l'évolution des services informatiques des administrations urbaines vers un "Management des systèmes d'information". Par le truchement de la question des Banques de Données Urbaines et des Systèmes d'Information Géographique, on assiste dans les grandes villes françaises au même processus.

Sur ces questions le travail est amorcé à partir d'une recherche réalisée pour le PIR Villes-CNRS (CIEU, 1995). Il conviendrait de systématiser l'approche et de mener des études et recherches comparatives sur d'autres pays : Etats-Unis (Californie), Japon, Chili, Mexique...

 

2.2 - Etat de la question

Les conditions de l'informatisation des villes françaises ont, jusqu'ici, été peu étudiées. Sur la question, les éléments de référence sont le rapport de Gabriel Pallez, en 1979, le rapport de Gérard Saumade, en 1986, et l'étude de l'association Atoll "Informatique, nouvelles technologies et gestion locale", publiée en 1992. D'autres auteurs ont rédigé des guides à l'informatisation des collectivités locales, citons Claudie Panchetti, ancien membre de la Commission à l'Informatique près la DGCL, Henri Robert, secrétaire de l'Association des Maires des Grandes Villes de France. Les chercheurs qui se sont penchés sur le processus qui conduit à ces informatisations, parmi lesquels, Gabriel Dupuy, Dominique Lorrain... considèrent pourtant que "ce processus est certainement une innovation majeure",. La majorité des productions de recherche dont on dispose à l'heure actuelle sont surtout des études générales sur l'informatisation des collectivités locales. Les recherches en question portent notamment sur l'analyse de la modernisation administrative (Jean Freyssinet, La bureaucratique), sur l'évolution de la Formation-Qualification-Emploi (Joëlle Lévy, L'informatisation dans les collectivités locales) voire sur les conditions spécifiques de l'évolution des systèmes informatique dans l'environnement collectivité locale (A-M. Alquier et M-F. Barthet, Le devenir de la bureautique dans les communes. L'informatique de l'utilisateur final). Les approches synthétiques (G. Dupuy, L'informatisation des villes) restent relativement rares.

A l'exception de quelques travaux entamées sur des territoires bien délimités, (les travaux déjà anciens de Jean Frayssinet sur Marseille et de Jean Bouinot sur Orléans), il existe très peu de recherches qui explicitent les contextes locaux de l'informatisation. Les sources essentielles restent la presse spécialisée (01 Informatique, le Monde Informatique, la Lettre Informatique des Collectivités locales ...). Les monographies sont rares ou anciennes à l'exception des quelques travaux sur les villes du sud-ouest de la France. Pour la télématique, les principales sources d'information sont les documents des Rendez-vous de la télématique locale, la lettre d'ACTTE (Association des Collectivités Territoriales Télématisées Européenne), la revue Solutions télématiques et les publication de l'Observatoire "Les télécommunications dans la ville". Au niveau international, l'O.C.D.E. semble se préoccuper de ces questions, depuis la première enquête, en 1971, dans cinq pays d'Europe sur : "L'informatique et les collectivités locales", l'étude parue en 1978 sur "les collectivités locales et l'informatique", jusqu'à la publication de l'ouvrage "Villes et technologies nouvelles", en 1992. Dans sa dernière publication "Systèmes d'information pour la gestion des villes", parue en 1993, on peut lire "Le Groupe des affaires urbaines de l'OCDE a porté au cours des dernières années, dans le cadre de son programme de travail, un intérêt considérable à la définition d'une politique de l'information pour la gestion et le fonctionnement des villes". La Communauté Européenne, avec les programmes Sprint mais surtout avec le programme Fast soutient depuis quelques temps ce type de problématique. Dans les rapports du programme FAST (Forecasting and Assessment in Science and Technology), le rapport de synthèse "The future of european cities, The role of science & technology" consacre un chapitre à la question "City networking : The impact of Information and Communication Technology".Quoi qu'il en soit, ces études s'attachent assez généralement aux modalités d'usages des TICs dans les villes. La ville est alors site d'expérimentation, notamment en matière de gestion des réseaux, innovation en matière de développement économique.... Mais le pouvoir local est peu présent. Les liens entre les TICs et le gouvernement urbain sont rarement au centre de la problématique.

C'est précisémment cette question que nous souhaitons développer à travers ce projet. Si la première partie de ce IIIème axe a pour objet de mettre en perspective les différents problématiques spatiales qui permettent de considérer les relations entre "Villes et TICs", cette deuxième partie se concentrera sur les relations entre TICs et pratiques de gouvernement urbain. L'une des rares études où ce lien soit clairement énoncé et problématisé reste l'étude de H. Jamous et P. Grémion réalisée dans le cadre du programme "Données pour le Développement" financé par le Comité d'organisation des recherches appliquées sur le développement économique et social (CORDES, 1974). Cette étude, intitulée : "L'ordinateur au pouvoir. Essai sur les projets de rationalisation du gouvernement et des hommes", éditée en 1978 traite globalement de la question du gouvernement et notamment de celle du gouvernement urbain au travers de cas français, britanniques, étatsuniens et allemands.

Sur ces questions, le modèle de référence est le modèle " étatsunien ". Il est aujourd'hui bien connu grâce aux très nombreux et remarquables travaux de chercheurs de l'Université de Californie (Irvine et U.S.C pour l'essentiel), qui ont passé au crible l'informatisation de plus de 700 villes étatsuniennes (ce qui représente, et de très loin, l'échantillon le plus important au monde). Cette vaste enquête ayant par ailleurs été assortie de 42 monographies très complètes, c'est tout un panorama des stratégies d'informatisation des villes étatsuniennes qui est décrypté et actualisé depuis plus de trente années. L'histoire des recherches sur l'informatisation des villes aux Etats-Unis apparaît fortement lié à l'existence, de 1973 à 1978 du projet URBIS (Urban Information System) porté par Urbis Research Group of Public Policy Research Organization (PPRO) de l'Université de Californie, Irvine. Selon ses principaux animateurs "The purpose of this project was to assess the state of the art in local government computing, to evaluate the impact computers have had on government services and management decision making, and to develop recommendations that local managers and officials could implement in order to make better use of information technology". Dès lors qu'il s'agit d'instruire une "bonne politique", les problématiques sont fortement influencées par un souci d'opérationnalité. Il s'agit là sans doute de l'une des spécificités de la recherche étatsunienne Spécificité consacrée par ailleurs par le fait que la Kennedy School of government de l'Université Harvard (Cambridge/Mass.), dont le but est de former l'élite des "city managers" produise régulièrement une sorte de concours à l'innovation dans la gestion des villes où sont présentés des produits opérationnels (sorte de concours Lépine -fantaisie en moins- au bénéfice des collectivités locales).

Les questions s'organisent autour de thématiques telles que la relation entre " technique " et " politique " (ou " technicien " et " politicien ") ; organisa-tion, modernisation, rationalisation ; processus de décision, aide à la décision... La transposition de ces questions à des principes d'aménagement de l'espace urbain restera par ailleurs une préoccupation constante.

Si cette démarche emprunte à de nombreuses disciplines voisines de la géographie, ces questions prennent sens dans le corpus de notre discipline dans la mesure où les processus analysés se comprennent dans leurs contextes spécifiques, dans la mesure où elles peuvent contribuer à l'enrichissement des connaissances sur la ville et son fonctionnement.

 

 

AXE IV - LES TICS DANS LE DÉVELOPPEMENT LOCAL ET RéGIONAL

 

1 - Les TICS et le face-à-face entre l'Etat, les grands industriels et l'opérateur public.

Sur les TICS, la responsabilité et la compétence étaient du ressort de l'Etat qui agissait au travers d'Industrie nationales telle que la "Compagnie Internationale pour l'Informatique" C.I.I., d'Administrations telles que la Direction Générale des Télécommunications (D.G.T.), l'opérateur public des télécommunications (qui est devenue, en 1988, France Télécom), l'Office Français de Radio et de Télédiffusion Français -ORTF_ (jusqu'en 1974). Dans le courant des années 70, ce monopole de l'Etat commence à s'estomper. L'ORTF éclate en 7 sociétés distinctes en 1974 et la régionalisation de FR 3 va rencontrer peu à peu la dynamique de la décentralisation régionale (présente dès l'installation des Etablissements Publics Régionaux dés 1972, qui sont les ancêtres des Conseils Régionaux établis par les lois de décentralisation de 1982).

Dès la décennie 60, l'Etat français est conscient que l'informatique est un levier de modernisation et de croissance de l'économie nationale. En fait, c'est le refus des Etats-Unis de livrer un ordinateur de grande puissance nécessaire à la France pour permettre de développer ses programmes de recherche sur l'énergie et l'arme nucléaires qui a déterminé la volonté gaullienne d'indépendance nationale sur cette industrie stratégique qu'est l'informatique. Cette volonté se concrétise dès 1966 par le "Plan Calcul". Avec la Délégation à l'Informatique officiant au sein du Ministère de l'Industrie, sont créés une Industrie nationale: la C.I.I. et un Institut de recherches appliquées, l'Institut National de la Recherche en Informatique Appliquée, INRIA. Dans les premiers temps, le développement de l'entreprise publique CII s'appuiera très clairement sur les carnets de commande des Administrations publiques. Ce qui signifie que l'Etat a engagé l'informatisation de ses Administrations non seulement pour qu'elles se modernisent, mais aussi pour permettre à la CII de disposer d'une clientèle "captive". Peu à peu, les collectivités locales sont également sollicitées par ce mouvement d'informatisation et l'interface entre l'Etat, la CII et ces Collectivités sera assumée par le Ministère de tutelle des Collectivités locales, le Ministère.

Pour la DGT, le déserrement du monopole sera plus tardif et plus complexe. Dans le courant des années 70, la DGT a entamé un programme extrêmement ambitieux de modernisation de son infrastructure de télécommunications, c'est le fameux "Plan de rattrapage des télécommunications". En une décennie, le réseau français de téléphonie a connu une croissance et une amélioration extrêmement importantes, qui attribuent un rôle nouveau aux télécommunications française dans la politique économique nationale en les présentant comme un "exemple" d'une réussite "à la française", comme un fleuron de la recherche et de l'industrie française. A la fin de la décennie 70, le "Plan de rattrapage" est pratiquement achevé. La DGT s'est beaucoup endettée et est à la recherche d'un "nouveau souffle", un nouveau pari industriel susceptible d'affermir sa nouvelle réputation comme un nouveau chantier capable de porter une nouvelle croissance. Cette époque correspond à la publication d'un rapport officiel sur "L'informatisation de la Société", dont la responsabilité avait été confiée par le Premier Ministre Raymond Barre à Simon Nora et Alain Minc. Dès cette époque, il apparaît clairement que le nouveau défi des télécommunications est sa rencontre avec ce processus rapide d'informatisation de la société. Dès lors, le Plan Télématique qui sera lancé la même année par la DGT est pleinement logique.

Ce Plan Télématique de 1978 se caractérise toutefois par une nouvelle conception du rôle de l'opérateur public France Télécom. Il n'est plus question d'équiper massivement le pays avec une infrastructure. Avec le Plan Télématique, on rentre peu à peu dans l'ère des expérimentations qui vont requérir de plus en plus l'intervention de toute une série de "nouveaux acteurs". C'est en partie la fin du face à face entre l'Etat, l'opérateur et l'industriel et c'est le début d'un dialogue avec les usagers et surtout, des acteurs qui se présentent dans une situation intermédiaire, entre l'offre technologique et la demande. Pour l'essentiel, ce seront les Collectivités locales.

Le mouvement va se précipiter à partir de l'alternance présidentielle de 1981 et la succession rapide de programmes de plus en plus ambitieux sur la question des TICS. En 1982, c'est le "Plan câble", immense pari industriel fondé au départ sur une nouvelle technologie d'infrastructure, la fibre optique, permettant d'envisager une multitude d'applications. Les premiers documents des Groupes de travail au sein de la DGT assimilent largement ce Plan Câble avec la notion de Réseau numérique à intégration de Services. Ce qui signifiait que le Plan câble ne devait pas se limiter à de la télédistribution mais qu'il devait devenir le support de toutes une série d'applications à destination des entreprises, des acteurs sociaux, qu'il devait permettre l'interactivité.... Comme chacun sait, les promesses de ce Plan câble n'ont jamais été tenu et il reste dans les mémoires comme un échec financier. En outre, assez rapidement, des dissensions sont apparues au sein de la DGT et le Plan câble a été strictement limité à de la télédistribution autrement appelée "vidéocommunication". D'un point de vue sociologique, l'évaluation de ce Plan câble est toutefois plus nuancée. Il a permis un foisonnement assez exceptionnel de réflexions autour des concepts même d'utilisation des TICS dans la société. Plusieurs projets se greffaient autour de ce vaste chantier: le Carrefour International de la Communication, (projet "présidentiel"), il a été aussi l'occasion d'une multiplication d'initiatives dans différentes portions du territoire français et c'est ainsi que s'est peu à peu constitué, dans les Régions, toute une population d'acteurs porteurs de projets, acteurs essentiels à l'expression de politiques locales de TICS.

 

2 - L'ouverture du " marché " des TICS et le nouveau rôle des Collectivités locales

2.1 - L'ouverture du marché

De nombreux travaux de prospectives attestent de l'importance croissante des TICS dans les sociétés modernes. Certains parlent même de " mutation " et avancent des chiffres impressionnants : plusieurs milliers de milliards de $ pour le commerce électronique d'ici à l'an 2025, une part croissante pour l'emploi dans les professions orientées autour de ces TICS ... Ces chiffres ne doivent pas être pris au pied de la lettre. De même, un certain nombre de " rapports officiels " sont élaborés en étroite collaboration avec les Industriels des TICS, qui, bien entendu, ont tendance à élaborer des scénarios très " optimistes ". Reste que le déploiement de plusieurs grands chantiers, " autoroutes de l'information " de l'Administration Clinton aux Etats-Unis, dans l'Union européenne ou en France indiquent clairement que ces TICS sont au coeur d'enjeux très importants. Ce qui a changé vis à vis de la décennie 70, c'est que les Etats et les grands industriels ne peuvent plus désormais se lancer dans de vastes programmes sans risquer des déconvenues importantes. A certains égards, si le Plan de rattrapage des télécommunications et si le Plan télématiques ont été, en France, des succès indéniables, il n'en va pas de même pour le Plan calcul ni pour le Plan câble. Avec la décennie 90, de telles démarches sont encore moins assurées de succès. Les enjeux industriels se sont modifiés de façon sensibles.

Dès le début des années 80, les Etats-Unis amorcent une " libéralisation " du marché des télécommunications en brisant le monopole du géant AT&T. L'impact a été important puisque la Grande-Bretagne puis le japon feront de même dans les années suivantes. Depuis les récents accords du GATT, les communications commencent à être considérées comme des services aux même titre que d'autres services marchands, donc susceptibles d'ouvrir à une concurrence internationale. Dans le même temps, on assiste à des recompositions importantes dans le monde industriel où l'on assiste à une intégration croissante du monde des télécommunications et de l'informatique. Enfin, le débat récent sur Internet semble engager vers l'adoption d'un standard de communication électronique universel. De plus en plus, l'ouverture du marché des TICS, leur diversification, la segmentation des marchés, le fait que les communications tendent à devenir des biens et des services de consommation... amènent à considérer les " usagers/consommateurs " sous de nouveaux jours. La remise en question de la notion de service public par la libéralisation de ces marchés place les Etats dans des situations complexes et parfois contradictoires (la privatisation prochaine de France Télécom devrait en fournir une claire illustration). Cette remise en cause du service public se manifeste de diverses façons. L'irruption de la concurrence sur le marché des TICS devrait amener très prochainement de nouveaux prestataires de services, notamment sur les services à valeur ajoutées à base de TICS. France Télécom, s'il ne veut pas être cantonné à l'exploitation du réseau téléphonique (le RTC qui fait encore la grande majorité de son chiffre d'affaires), doit prévoir d'aménager ses prix en direction des gros utilisateurs. Il doit surtout s'adapter à des demandes spécifiques. Car l'autre phénomène qui se dessine de plus en plus nettement est la diversification des besoins des acteurs économiques. On semble s'orienter de plus en plus dans des configurations " sur mesure " pour des acteurs ou des groupes d'acteurs. D'un point de vue industriel, ce phénomène constitue un problème dans la mesure où il empêche une standardisation de l'offre et où il autorise l'apparition de niches spécifiques de concurrence. Le danger est bien que les Services rentables soient de plus en plus concurrentiels ce qui est évidemment en partie contradictoire avec la notion de service public.

 

2.2 - Le nouveau rôle des Collectivités locales

Jusque très tardivement, les Collectivités locales françaises n'intervenaient pas dans l'installation des infrastructures de communication. Ou, plutôt, elles intervenaient sous commande et sous contrôle de l'Etat mais sans avoir aucun projet en propre, aucune stratégie, aucune politique vis à vis des TICS. Elie Cohen a pu ainsi parler pour ce qui concernait alors les politiques sur les TICS de "Colbertisme High Tech"[3]. Dès la décennie 70, les Etablissements Publics Régionaux (qui deviendront en 1982 les Conseils Régionaux) commencent à réfléchir à des politiques régionales sur les TICS. Cette nouvelle sensibilité correspond à l'apparition de porteurs de projets qui se saisissent des TICS, notamment de la vidéo, dans les territoires. Ce sera " la vidéo de pays ", les " télé-brouettes ", etc.

Avec 1981, et surtout 1982, pour la première fois, l'Etat français incite directement les collectivités locales à se saisir de la question des TICS et à réfléchir par elles-mêmes à des programmes politiques concernant ces objets. Le Plan câble place ainsi les Collectivités locales au centre du dispositif. Ce sont elles qui doivent faire la demande à l'Etat, trouver l'exploitant tout en gardant la responsabilité politique à travers des Sociétés d'Economie Mixte qui devait réunir des consortium locaux, les SLEC. Avec le IXème Plan Etats/Régions, l'Etat via notamment la DATAR ou les Services Etudes des Secrétariats généraux aux Affaires Régionales (les Préfectures de Région en fait), demande à ces nouvelles collectivités locales de s'emparer de la question des TICS. C'est depuis cette date que les Conseils Régionaux sont devenus des interlocuteurs importants dans l'aménagement des TICS sur le territoire. Dans le même contexte, les Conseils Régionaux vont également solliciter directement les Conseils Régionaux et le Conseil Régional de l'Ariège rédigera, autour de 198661987, un schéma départemental de la communication en réponse au Schéma régional de la Communication. C'est ainsi que le processus s'ancre désormais sur des problématiques de plus en plus locales ou régionales. Les Collectivités locales sont devenues des interlocuteurs, entre l'Etat et les Industriels, opérateurs et fournisseurs de services dans les TICS. La mise en place, vers la fin des années 80, par France Télécom, d'un Observatoire " Les Télécommunications dans la Ville " officialise ce nouveau statut des Collectivités locales. Les TICS rentrent dans les panoplies de développement local des acteurs locaux et l'Observatoire sert précisément à instaurer un dialogue entre l'opérateur public et les Collectivités locales (en cela, son appellation est restrictive).

En un sens, ce nouveau rôle se justifie par un redéploiement de la notion de " service public " par lequel l'Etat sollicite de plus en plus les Collectivités locales pour suppléer à ce qui pourrait apparaître comme ses propres contradictions en la matière. C'est ainsi que, pour maintenir des cabines publiques de téléphone dans le milieu rural alors que le service n'est plus " rentable ", des collectivités locales devront intervenir financièrement pour assurer le maintien du service et donc " dédommager " l'opérateur public. Ce qui était autrefois une obligation inscrite dans le cahier des charges de l'opérateur est désormais négociable et la négociation, entre l'opérateur et les usagers/consommateurs passe naturellement par les collectivités locales. Après les grands programmes ambitieux des années 80, il n'est plus question pour les Industriels d'investir dans des marchés qui ne présentent pas un minimum de garantie. De plus en plus, les Collectivités locales sont requises pour apporter cette garantie, ou au moins leur caution. De façon moins évidente, les Collectivités locales occupent une autre place tout à fait essentielle. Elles apparaissent comme des intermédiaires entre les Industriels et les consommateurs/usagers. Elles interviennent directement pour évaluer, stimuler, instruire les " demandes " des acteurs sur leur territoire et parfois pour subventionner les Industriels afin qu'ils adaptent leurs offres à des demandes spécifiques. Ces Collectivités locales intègrent les TICS dans des politiques locales et négocient directement avec les Industriels sans plus passer obligatoirement par l'Etat.

Qu'en sera-t-il pour les " autoroutes de l'information " ? on prête tour à tour de nombreuses " vertus " mais aussi de nombreux " vices " à ces technologies. Si, pour les Industriels, il n'est plus question de bâtir de " cathédrales dans le désert ", pour de nombreuses régions et départements enclavés et en crise économique, le fait de rester à l'écart de ces infrastructures et de ces services peut accélérer les processus de déclin. A l'inverse, on convient de plus en plus de concevoir que les TICS ne sont pas suffisantes pour enclencher le processus inverse de " rattrapage ". Ce qui revient à dire que les " autoroutes de l'information " ne seront certainement pas une panacée pour les territoires en crise. Par contre, si elles ne sont pas suffisantes, elles apparaissent généralement comme des éléments très importants car facilitateurs, stimulateurs des programmes de développement existant par ailleurs. C'est ainsi qu'un programme de " Télémédecine " ou de " Télé-enseignement " n'a guère de sens si ne leur préexistent pas des programmes ou des politiques déjà constituées autour de la Santé et de l'Education-Formation, si les compétences et les " savoir-faire " ne sont pas suffisamment représentés, si les acteurs et les professionnelles ne sont pas suffisamment mobilisés... Par contre, dès lors que ces conditions -non exhaustives- sont remplies, les TICS permettent de trouver des solutions inédites, parfois plus satisfaisantes, plus économiques, plus valorisantes, plus souples...

La position des Collectivités locales sur les TICS semblent s'orienter autour d'un certain nombre de nouvelles missions ou responsabilités:
n évaluation des besoins des différents groupes d'acteurs sur le territoire et de la population dans son ensemble (mission de service public) ;
n élaboration de politiques susceptibles de répondre à ces demandes en jouant un rôle de " construction des demandes " auprès des Industriels et opérateurs ;
n maintien d'un niveau acceptable de " service public " ;
n soutien et promotion des " acteurs-innovateurs ", susceptibles d'avoir un effet d'entraînement sur les autres acteurs; etc.

Si les TICS sont des objets séduisants, ils ont bien souvent été aussi des " miroirs aux alouettes ". Les programmes " technolo-giques " qui proposent des " solutions standards " et qui ne s'accompagnent pas d'une réflexion sur les pratiques réelles des acteurs économiques et sociaux risquent dès lors de rater leur cible. Pour cette raison, il est beaucoup plus prudent de passer au préalable par une réflexion sur ces pratiques et sur les acteurs en position d'innovateurs potentiels, qui donneront l'ossature des futures " usages " de ces TICS par les différents acteurs locaux et qui en permettront une socialisation et une appropriation.

 

 

AXE V - Actualité de la recherche sur le thème de la Commission.

Cette cinquième orientation permettra de prendre en compte l'ensemble des contributions qui ne se situeraient pas dans l'un des quatre axes prioritaires présentés supra. Elle pourrait prendrer la forme de sessions ouvertes lors des journées d'étude et colloques, comme l'usage dans la commission du CNFG " Géographie de la communication et des télécommunications ".

 

 

AXE VI - PROJETS PÉDAGOGIQUES

Sur la question des orientations pédagogiques, on peut faire ici écho aux nombreux rapports d'activités de la Commission présidée par Henry Bakis lorsqu'il regrettait la quasi absence des problématiques information-communication dans les formations universitaires de géographie. Au regard du chantier de travail à accomplir et de l'ensemble des questions qui sont posées, il est clair que la communauté des géographes sensibilisés à ces problématiques a tout intérêt à se renforcer. Il est clair en outre que les étudiants géographes qui seront amenés à occuper des postes de responsabilité dans l'aménagement du territoire devraient être à même de recevoir une formation à ces problématiques. La Commission réalisera un inventaire des formations de géographie qui intègrent la problématique information /communication dans l'ensemble des Universités françaises. A titre d'exemple, les initiatives de l'UFR de Géographie de Toulouse-Le Mirail sont présentées en annexe 3.

 

 

ANNEXE

ORGANISATION DE LA COMMISSION DE TRAVAIL " GÉOGRAPHIE DE LA SOCIÉTÉ D'INFORMATION "

 

Le bureau - La Commission de travail sera consituée d'un Bureau. Ce Bureau sera l'exécutif de la Commission. Pour cette raison, il sera de taille relativement réduite. Son fonctionnement sera conforme aux règlements du CFNG. Ce Bureau se réunira au moins une fois par an. Les membres pressentis sont (la liste n'est évidemment pas exclusive):
La Présidence de cette Commission serait assumée par: Emmanuel Eveno
Secrétariat Général, par: Olivier Lefebvre
Membres du bureau:
Henry Bakis, Professeur de Géographie à l'Université de Montpellier III, UMR ESPACE (Groupe d'étude sur la Mobilité Spatiale); Gérard Claisse, Directeur de recherches à l'ENTPE, Lyon ; Emmanuel Eveno, Maître de Conférences en Géographie à l'Université de Toulouse-Le Mirail ; Denis Garcia, Chargé d'études à la DATAR et à la Caisse des Dépôts et Consignations de Clermont-Ferrand ; Pascal Gillon,  Maître de conférences à l'université de Franche Comté, Besançon ; Loïc Grasland, Maître de conférences à l'Université d'Avignon et des Pays du Vaucluse ; Francis Jauréguiberry, Maître de Conférences en Sociologie à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour ; Alain Lefebvre, Professeur d'Urbanisme-Aménagement à l'Université de Toulouse-Le Mirail ; Olivier Lefebvre, Ingénieur-Chef à France Télécom ; Jacques Lévy, Professeur de Géographie à l'I.E.P. de Paris ; Michel Lussault, Professeur de Géographie à l'Université de Tours.

D'autres personnes pressenties pour prendre part aux travaux de la Commission seront contactées par courrier dès le premier trimestre 1998. Seront contactés en priorité l'ensemble de ceux qui ont participé aux travaux de l'ancienne Commission et/ou qui ont publié dans la revue de la Commission NETCOM, plus l'ensemble des personnalités qui ont participé au Colloque organisé en mai/juin 1994 par le GRESOC sur " Géographies, Information, Communication. Nouvelles techniques, nouvelles pratiques, nouveaux concepts ".

 

Logistique éditoriale de la Commission proposée au CNFG.
La revue NETCOM - La Commission inscrit dans ses objectifs de participer au Comité scientifique de la revue, de contribuer à la veille scientifique, se traduisant par des notes de lecture, des résumés d'ouvrages, de mémoires, de rapports, de colloques...etc. ainsi que par des propositions d'articles et de numéros spéciaux. Seule revue de ce genre en France, il s'agira aussi de la promouvoir auprès des différents départements de Géographie des Universités françaises et francophones ainsi que dans les bibliothèques des disciplines qui s'intéressent à la problématique de l'espace de l'information et de la communication.

 

Communication Geography Newsletter/Lettre d'information géographie de la Communication  [4]
Elle a offert la possibilité de numéros spéciaux réservés à la Commission CNG.

 

Autres publications en cours - Deux ouvrages collectifs - Emmanuel Eveno (ed. sous presses (1998), Cyberespace. Pour une géographie de l'information et de la communication, EditionsAnthropos-Economica. Auteurs: Marie-Claude Cassé (Professeur de à l'Université de Toulouse-Le Mirail -UTM-), Gérard Claisse (Directeur de Recherche à l'ENTPE, Lyon), Emmanuel Eveno (Maître de Conférences à l'UTM), Francis Jauréguiberry (Maître de Conférences à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour), Alain Lefebvre (Professeur à l'UTM), Jacques Lévy (Professeur à l'I.E.P. de Paris), Michel Lussault (Professeur à l'Université de Tours). Alain Lefebvre (GRESOC, Université de Toulouse-Le Mirail) & Gaëtan Tremblay (GRICIS, Université de Québec à Montréal) (eds. sous presses (1998) Le développement local et les Autoroutes de l'information. Parution prévue pour le premier semestre 1998.

 

° ° ° ° °

 


NOTES

[1] Proposition au Comité National de Géographie d'une Commission de travail sur les " enjeux socio-spatiaux des Techniques d'Information et de Communication " dont l'intitulé serait : " Géographie de la Société de l'information
[2] Maître de conférences à l'Université de Toulouse-Le Mirail; GRESOC / CIEU
[3] Eli Cohen, Le Colbertisme High Tech, Ed. Pluriel, 1994.
[4] NDLR - Elle a été crée en 1985 au service des premières Commissions du CNG et de l'UGI travaillant sur le champ " communication/ télécommunication). Elle a fait la preuve de son utilité par ses 83 numéros publiés depuis 1985. Elle a rythmé le développement des commissions et jaloné leurs activités. Elle a largement servi à la mobilisation du milieu des chercheurs et universitaires des commissions du CNFG et de l'UGI. Elle est restera naturellement ouverte à toutes les informations concernant son champ, et au service de la troisième commission du CNG sur sa thématique. Elle est aujourd'hui publiée par la Commission C03 de l'UGI avec M. Wilson comme " editor ", et H. Bakis comme directeur, mais elle reste ouverte à une solution spécifique de type: " issue editor ", notamment pour la commission française du CNFG. Elle est accessible sur internet - voir adresse sur la couverture de Netcom (HB).