De l'Europe
Identités et identité
Mémoires et mémoire
INTRODUCTION
"Partez de ceci : l'Europe dont on parle
n'existe pas. Ou plus. Ou pas encore. Ou pas du tout. Ce qui se vaut.
On réalise une abstraction par des propos écrits et dits. Il manque cette
unité qui tire l'être du néant".
Allons-nous, traitant De l'Europe, donner raison à l'auteur
de ces lignes -Charles Maurras dans Votre bel aujourd'hui- et disserter
aussi doctement que vainement sur un "néant" ? Le pluriel que
le sous-titre de l'ouvrage offre par deux fois à la suite d'un singulier
initial -"identité de l'Europe, identités en Europe" ; "mémoire
et mémoires"- pourrait passer pour un infléchissement du sujet et
pour la manifestation d'un euroscepticisme proche de celui qu'affichait
le père de l'Action française. Eclatée en réalités multiples, diverses,
trop diverses, l'Europe, n'aurait ni identité ni mémoire, et, dès lors,
ne serait pas. L'hypothèse n'est heureusement pas fondée.
Les pages qui suivent, qui déclinent l'Europe au singulier
comme au pluriel, les montrent rapportés à l'Europe : singulier et pluriel
ne se présentent pas comme les deux termes d'une alternative entre lesquels
il faudrait choisir. L'Europe n'est pas une ou diverse ; elle est une
et diverse. Une, elle possède son identité, qui la distingue des autres
continents, des autres aires de civilisation ; diverse, elle offre des
traits variés que ceux qui l'observent de l'intérieur, myopie et passion
nationale aidant, perçoivent comme des différences, quand elles ne sont,
à l'échelle planétaire, que nuances. Tel est le drame de la conscience
européenne : son ignorance d'elle-même. C'est qu'aux siècles derniers,
celui qui habitait en Europe -que je n'ose appeler Européen- négligeant
le "connais-toi toi-même" du philosophe, s'est plu à observer
l'Autre et à le situer, par rapport à lui, ou très près ou très loin.
Patriote, il ne percevait en Europe de réalités identitaires que nationales
ou pré-nationales ; il parlait volontiers du génie germanique, de l'esprit
français, du caractère espagnol, de l'âme russe... Conquérant, il inventait
pour l'outremer une science des ethnies "primitives". Les attitudes
ont changé certes, mais le déficit de connaissance et de conscience demeure
quand il s'agit de l'Europe et de l'Européen. La rareté, pour ne pas dire
l'inexistence, des études consacrées à l'identité européenne justifie
une des ambitions de cet ouvrage : combler modestement une lacune. C'est
là une de ses originalités ; ce n'est pas la seule.
La brassée des textes ici rassemblés offre, en effet,
plusieurs traits originaux. Le premier est d'examiner côte-à-côte l'Europe
"une" et, pour reprendre un mot qui fit récemment le titre d'un
bel ouvrage, quelques-uns de ses "éclats" : l'Aragon, la Bulgarie,
l'Angleterre, la Grèce, la Catalogne... D'où la première place octroyée
à la communication de Jean de Quissac sur ce grand classique de la dialectique
singulier/pluriel de l'Europe qu'est l'Analyse spectrale de Keyserling.
Autre trait d'originalité : la diversité de ceux qui
ont écrit les pages qui suivent, diversité de leurs curiosités d'ethnologues,
d'historiens, de folkloristes, de linguistes, de géographes, de sociologues...
et diversité de leurs origines : Français, Grecs, Bulgares, Polonais,
Hongrois... Diversité des approches donc, mais aussi diversité, plus grande
encore, des sources et des documents dans lesquels le chercheur va chercher
la genèse et les manifestations d'une identité collective, qu'elle soit
ethnique, nationale ou européenne. Discours, tracts et pamphlets politiques,
romans populaires, livres scolaires, documents diplomatiques, chansons,
danses, cérémonies religieuses, fêtes profanes, autant de lieux et de
"gisements" identitaires dont l'ethnologue, mieux que quiconque,
sait analyser les traces et comprendre les signes. L'historien et le politologue,
eux, sont davantage à leur affaire lorsqu'il s'agit de découvrir l'origine
d'une affirmation identitaire ; de suivre les étapes de son évolution
; d'en démonter les modes de fabrication ; de débusquer les mythes qui
la nourrissent ; de révéler dans tout cela l'alliance de deux grands alchimistes
: le Prince et l'Historien. On ne s'étonnera donc pas de trouver ici plusieurs
communications sur le national -communisme qui fut, il y a peu, dans les
Balkans, un grand fabricateur et un grand rectificateur d'identités. Comme
on ne s'étonnera pas de voir et de lire plusieurs textes consacrés à l'historiographie
européenne, c'est-à-dire aux Histoires de l'Europe, celles, si rares,
qui furent écrites jadis et naguère ; celles, plus nombreuses mais décevantes,
qui sont publiées de nos jours ; celle que nous appelons de nos vux,
qui créera, enfin, la mémoire commune sans laquelle l'Europe ne sera jamais
que châteaux de sable.
Ainsi ce livre apparaîtra comme ce qu'il est : un recueil
apparemment disparate de quelques-unes des diversités qui composent l'Europe
sans la décomposer mais aussi, embrassant celles-ci et les dépassant,
une quête des analogies qui laisse, de l'Europe, deviner l'identité et
espérer l'unité.
Charles-Olivier Carbonell
Table des matières
Avertissement : p.9
Introduction : p.11
Première partie : PANORAMA IDENTITAIRE DE L'EUROPE
: p.13
- Identités en Europe, identité de l'Europe selon Keyserling
par Jean de QUISSAC : p.15
- L'Européen d'Algérie: une identité fugitive
par Jacques FREMEAUX : p.43
- L'identité européenne dans l'historiographie française
contemporaine
par Marie-Josèphe CORNET : p.49
Deuxième partie : FABRICATIONS IDENTITAIRES
: p.59
- Remarques sur une archéologie des identités dans les
Balkans
par Alexandre FOL : p.61
- Une vision populaire de l'identité nationale anglaise au XVIle
siècle.
Niveleurs et Bêcheux dans la Révolution anglaise
par Luc BOROT : p.65
- L'affirmation idenfitaire bretonne à travers le mythe chouan
dans la littérature populaire du XIXE siècle.
par Bernard PESCHOT : p.79
- L'identité de la France et des Français dans les Tours
de France
du XIXE siècle destinés à l'école et au
foyer (1848 -1914)
par Christian AMALVI : p.85
Troisième partie : AFFIRMATIONS IDENTITAIRES
: p. 101
- La composante byzantine dans l'identité nationale grecque
par Marie-Paule MASSON : p.103
- Affirmation d'une identité: les revendications grecques
au traité de paix de Paris en 1919
par Costas ANGELOPOULOS : p.115
- Le communisme accoucheur de l'identité nationale: le cas albanais
par Gabriel JANDOT : p.135
Quatrième partie : NEGATIONS IDENTITAIRES :
p.159
- Une purification identitaire: le "Rebaptême"
Des Turcs de Bulgarie (1984-1989)
par Galia VALTCHINOVA : p.161
- Moi et l'Autre: mythologie et identité. Le problème
turc en Bulgarie
par Ekaterina ANASTASSOVA : p.171
Cinquième partie : APPROCHES ETHNOLOGIQUES
: p.181
- La vitrine identitaire, une nouvelle source pour l'étude
des recompositions identitaires
par Jocelyne BONNET : p.183
- Un saint patron de l'identité catalane: Gaudérique le
laboureur,
de la conquête des Pyrénées à celle de l'Europe
par Jean-Louis OLIVE : p.191
- Signes identitaires festifs en Aragon
par Jeanine FRIBOURG : p.203
- Les guides touristiques et l'identité culturelle
par Efi KARPODINI-DIMITRIADI : p.221
- Les processus d'identification locale, régionale et nationale
par B. KOPCZYNSKA-JAWORSKA : p.227
Sixième partie : APPROCHES HISTORIOGRAPHIQUE
MEMOIRE ET MEMOIRES DE L'EUROPE
par Charles-Olivier CARBONELL : p.233
- Hier : l'Europe, une histoire de ses histoires : p.235
- Aujourd'hui : l'Europe sans histoire ? : p.255
- Demain : pour une histoire européenne de l'Europe : p.265
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